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NewsTank Educ - « Changer les modèles économiques des écoles, dépassés et inadaptés » - Mars 2015

« Changer les modèles économiques des écoles, dépassés et inadaptés » (L. Giboulot, ESAA Aquitaine)

ETA - Paris - lundi 16 mars 2015 - Tribune n° 36673

La monnaie “l’estudiantos”

Qu’est-ce que l’estudiantos ?

Vous ne connaissez pas cette monnaie, et pourtant elle circule depuis quelque temps, et comme toutes les monnaies, on achète, on vends, et on spécule avec. Même si elle reste parfaitement virtuelle, vous avez sans doute déjà été en contact avec l’estudiantos sans le savoir, directement ou indirectement. Pour encore mieux la définir, et permettre la démonstration qui vient, elle est uniquement utilisée par les écoles privées (mais parfois aussi par les écoles publiques) pour payer l’ensemble des dépenses liées à la formation de leurs étudiants sur une période de quelques mois ou de quelques années. C’est parfois la seule source de revenus de certaines écoles, ce qui permet de calculer sa valeur en divisant le chiffre d’affaire annuel par le nombre d’étudiants sur cette année.

Quelle est sa valeur ?

Un estudiantos vaut entre 4000 et 12 000€, parfois moins et parfois plus, son cours est variable en fonction de nombreux critères. Pour faire simple, si le budget de fonctionnement d’une école privée est de 500 000€ par an pour dispenser un certain nombre d’heures de formation à 80 étudiants, alors la valeur de notre estudiantos est de 6250€.

Qu’achète-t-on avec cette monnaie ?

A l’origine, l’estudiantos permettait seulement de payer la part de formation d’un seul étudiant. Autrement dit, avec un estudiantos, on assurait les heures et charges de formation d’un étudiant pendant une période de formation. Imaginons par exemple, que tout confondu, une heure de formation coûte 80€, pour payer le formateur, les locaux, le matériel, et les autres charges de fonctionnement. Si la formation représente 800 heures dans l’année, alors l’ensemble coûte 64000 € sur l’année. Imaginons alors que quelqu’un a pensé limiter les effectifs de cette formation à 20 personnes, alors un étudiant devra payer 3200€, soit en monnaie de formation, un estudiantos.
En ajoutant quelques pratiques commerciales, et vénales dans le calcul précédent, nous aurons des dépenses supplémentaires de fonctionnement : par exemple, des frais de publicité dans un salon étudiant qui peuvent coûter entre 2 et 4 estudiantos. Même chose pour une publicité dans un magazine spécialisé, la pleine page, ou la demi page, coûtera entre 1 à 4 estudiantos. Si l’école communique dans 10 magazines sur l’année, cela coûtera donc 10 à 40 estudiantos. Sans compter les personnes en charge de la communication, de la veille concurrentielle, de la stratégie marketing de l’école, et tout autre poste lié directement à la gestion commerciale, marketing, comptable et gestions diverses qui n’apportent aucune amélioration à la formation d’un étudiant, mais qui coûtent entre 5 et 15 estudiantos, par an et par personnel. Alors comment faire pour rééquilibrer ces nouveaux coûts de formation, avec les estudiantos que l’on a ?

Comment gagne-t-on des estudiantos ?

C’est là que ça pourrait paraître étrange, mais pour gagner de nouveaux estudiantos, on est obligé de dépenser... quelques estudiantos... Par exemple, pour payer les postes d’un directeur commercial et de stratégie de développement, qui coûte à l’année 10 estudiantos, on va dépenser 20 autres estudiantos en publicité, communication presse, internet, télé, radio … bref, tout ce qu’on pourra payer pour attirer 10 étudiants qui paieront chacun 1 estudiantos. Alors vous me direz, comment va-t-on payer les 20 estudiantos dépensés ? En faisant la même chose, jusqu’à ce que tous les budgets s’équilibrent enfin. Au final, pour 30 ou 50 estudiantos déspensés dans la publicité, on aura simplement pris 50 étudiants en plus.
Et voilà, le tour est joué, tout s’équilibre. Le modèle est irréprochable, et économiquement viable, à tel point que ce modèle est devenu LA référence de business plan et business modèle de la grande majorité des écoles d’arts, de graphisme, de design, de communication et au final de quasiment toutes les écoles privées en France.

Plus d’estudiantos = plus d’estudiantos, et alors ?

Alors, me direz vous, qu’y a-t-il de nouveau dans ce débat ? A quoi sert d’utiliser cette métaphore des estudiantos pour revenir sur un débat éternel et identifié qui se résume à dire que les écoles privés sont là pour faire de l’argent et utilisent tous les moyens possibles pour attirer plus de monde, et ainsi maintenir ou augmenter leur budget de publicité, et attirer ainsi encore plus de monde, donnant au passage l’illusion très crédible de faire coïncider qualité de formation, et la notoriété qu’elles achètent.
La question véritable tient sur ce rapport entre cette notoriété monnayable, et le souci de bien former des étudiants. Une grande école est elle grande seulement par le nombre d’étudiants qu’elle forme ? Par sa visibilité dans les salons, la presse, internet .. ? Suffit-il de payer cette fausse notoriété pour devenir une référence ? Non, bien entendu, il faut aussi éviter d’avoir une mauvaise réputation, et de ne pas pouvoir fournir de belles statistiques habilement élaborées pour rassurer des parents ou un public toujours nouveau et heureusement amateur.

A recruter toujours plus de monde pour entretenir cette fausse qualité, on gonfle un peu plus chaque jour la bulle de l’enseignement privé, on endette un peu plus quelques familles, on illusionne davantage sur des débouchés incertains et surtout, à terme, on appauvrit des métiers pointus comme ceux des arts appliqués, qui nécessitent des formations de qualité.

Ce modèle de développement économique a pu être adapté à certains métiers et à une certaine époque, mais n’a jamais été adaptable à des formations artistiques qui nécessitent un véritable suivi individualisé et des pré-requis exigeants. Quand va-t-on arrêter d’augmenter les effectifs des classes, pour payer la diffusion maximale des publicités mensongères, et faire rêver toujours plus d’étudiants en leur faisant croire, eux et leurs parents, qu’ils seront les Phillippe Starck et James Cameron de demain ? Les codes de la télé-réalité sont-ils si facilement transposables au monde de la formation et de l’enseignement ? Qui peut croire qu’en “diplômant” plus de 30 étudiants chaque année par école, la société aura besoin de cette masse toujours plus nombreuse de professionnels des arts appliqués ? A l’échelle d’une grande ville, qui compte parfois plus de 10 écoles d’arts, de graphisme, de communication, de design ou encore d’architecture d’intérieur, combien des 200 diplômés annuels trouveront leur place dans le contexte professionnel actuel.
Et surtout, sortis de ces écoles qui ont oublié que chacun d’entre eux avait une personnalité propre, combien de ces graphistes et designers formattés trouveront réellement la place rêvée de créateur-star qu’on leur aura vendu depuis leur entrée en formation.

Il est grand temps de demander aux directeurs de ces écoles de revenir à des pratiques plus responsables en changeant ces modèles économiques dépassés et inadaptés. Des modèles rares existent ou se maintiennent à l’ombre de ces structures commerciales. Leurs choix se définissent en seulement 3 axes :

Repenser les effectifs de formation en les adaptant à ce qui est enseigné : peut-on être aussi nombreux dans un cours de mécanique, de droit public, et de dessin d’illustration ?

Limiter à moins de 10%, le budget d’une école consacré à tout ce qui n’est pas lié directement à la formation, et obliger les structures privées à publier la part de chaque poste de dépense dans le prix d’une formation à l’année. Au delà, d’une trop grande part consacrée aux moyens de communication, interdire tout financement public de la formation, ou de l’école dans son ensemble.

Recruter moins d’étudiants, c’est aussi les recruter mieux, en les informant dès le départ sur les exigences de ces métiers : curiosité sur la technique, sur la culture générale, ouverture d’esprit, rigueur, attention et écoute.

L’avenir de la formation privée, de ceux qui y seront formés, mais aussi l’avenir des métiers artistiques ne devraient pas rester entre les mains de gestionnaires soucieux de leurs seuls intérêts. Cet avenir doit être imaginé et construit par des passionnés, des professionnels conscients de la réalité.

Des semblants de solution ont a priori été mis en place, mais pensés toujours à travers des grilles administratives, elles n’ont jamais eu de caractère suffisamment restrictif auprès des directions ou de clarté auprès du public pour avoir une efficacité réelle.

Laurent Giboulot